Harold : une vision « décroissante » pour l’île d’Ometepe


Entretien avec Harold natif de l’île d’Ometepe au Nicaragua, guide touristique depuis 9 ans, rencontré au hasard dans un petit comedor/bar en bord de lac.

Attablé avec quelques amis, guides également, ils profitent de leur dimanche avec quelques bières. La conversation s’enclenche rapidement et après les quelques questions d’usage, nous en venons vite au sujet du tourisme sur l’île, son développement, son impact, son futur :

Harold

Harold, Guide passioné sur l’île d’Ometepe, Nicaragua

  • Pour toi, le tourisme est bonne chose pour l’île d’Ometepe ?

Jusqu’à récemment oui, le tourisme à profité aux gens de l’île sans trop la transformer. Mais depuis quelques années, il y a certains soucis et le tourisme pourrait devenir également un problème

  • Quels sont les principaux problèmes liés au tourisme ?

L’achat de terrains pour construire des hôtels ou maisons secondaires par des étrangers fait monter les prix. C’est le même processus partout dès que le tourisme se développe énormément, les prix flambent et les locaux sont rejetés à la périphérie. Chez vous en France, c’est bien ce qu’il s’est passé non ? Vous voyagez ici pour découvrir d’autres cultures et paysages, mais aussi parce que c’est moins cher et plus sauvage… Pour moi il serait très difficile de voyager en France. Mais c’est aussi vrai dans mon propre pays. Je me souviens que mon père m’emmenait voir de la famille à San Juan del Sur quand j’étais gamin. Il y avait des tas de bébés tortues et de crabes sur la plage. Aujourd’hui, non seulement il n’y a plus rien sur la plage, mais les prix ont atteints des niveaux qui ne permettent plus à la plupart des Nicaraguayens d’y séjourner. Du coup, il n’y a plus que des étrangers las-bas quasiment (note : San Juan del Sur est la grande station balnéaire du Nicaragua, nous n’y sommes pas allés…).

Santo Domingo

Plage noire de Santo Domingo avec vue sur le volcan Maderas

 

Il y a également des problèmes environnementaux inquiétants sur l’île, par exemple l’utilisation de bouteilles en plastique. Il n’y a qu’une petite partie de ces bouteilles qui est recyclée, et de toute façon, le processus de recyclage génère lui même des nuisances. Il faudrait interdire les bouteilles plastique et demander à chaque touriste d’amener une gourde qu’il remplirait dans les épiceries ou les hôtels. En plus, ce serait plus économique pour eux.

Enfin, l’île est classée réserve de biodiversité, mais ce n’est qu’un titre. Il n’y a pas assez de régulation du gouvernement. Au contraire, il a récemment facilité l’implantation d’un aéroport. Pour les gens des communautés comme nous qui vivent du tourisme, c’est une grande menace. Car avec l’aéroport viennent des nuisances bien sûr (déforestation, nuisances sonores faisant fuir la faune, kérosène relâché…), mais aussi, des compagnies internationales qui proposent des services tout inclus, avec location de voiture, transports, restauration etc. dès l’arrivée des touristes, qui sont détournés des services proposés par les gens de l’ile comme nous. De plus, ces services ne sont proposés que par quelques personnes et les retombées économiques sont concentrées au lieu de bénéficier à tous les habitants.

  • Vous avez dû protester contre cet aéroport, vous avez été soutenus par des organisations ?

Bien sûr, mais ici l’argent est plus fort que l’indignation

  • Nous avons également un soucis chez nous du même genre, près de Nantes en France ou un projet datant de nombreuses années se concrétise pour la construction d’un second aéroport, plus grand. Il y a nombreuses manifestations contre ce projet, ce qui l’a considérablement ralenti et pourrait même l’arrêter.

J’espère que ça fonctionnera, mais pour nous, c’est difficilement imaginable que le gouvernement fasse machine arrière sur ce genre de projets. Nous sommes vraiment inquiets à propos du projet de canal entre l’Atlantique et le Pacifique, ce serait un vrai désastre écologique pour peu de retombées économiques pour les gens ordinaires, il n’y a qu’a voir comment ça s’est passé au Panama. Il y a eu 25000 ouvriers morts pendant la construction et en dehors d’une capitale qui ressemble un peu à Miami, les gens sont toujours aussi pauvres.

  • Nous avions entendu parler de ce projet de canal concurrent à celui de Panama, mais cela fait très longtemps qu’il n’en ai qu’au stade de projet, non ? Il va vraiment se réaliser ?

Je le crains oui, le gouvernement vient de donner son accord, je pense que d’ici 5 ans les travaux vont commencer. Avant de faire le canal au Panama, le canal devait être construit ici, ce projet date donc de très très longtemps, c’est l’endroit où il y le moins à creuser pour passer d’un océan à l’autre, grâce au lac. Ils projettent de faire passer les bateaux par le lac et sur une partie du rio San Juan.

  • Quelle catastrophe quand on sait que c’est le plus grand lac d’eau douce d’Amérique centrale et le rio San Juan est un trésor de biodiversité ! Nous avons vu que le gouvernement cherche pourtant à faire un développement « écotouristique » de cette région.

Le niveau du lac baisserai considérablement, avec de gros risques de salinisation et d’invasion de nouvelles espèces nuisibles. Et pour le rio San Juan, adieu le tourisme. Nous avons des précédents en terme d’espèces invasives. Il y a quelques années, des européens ont introduit le tilapia dans le lac pour pouvoir le pêcher. Résultat, c’est une espèce très agressive et carnivore qui a fait disparaître beaucoup de poissons qu’on ne trouvait qu’ici (note : il y a quelques années encore, on pouvait trouver dans le lac une espèce de requin unique au monde s’étant adaptée à l’eau douce, elle est malheureusement aujourd’hui éteinte).

  • Il y a un mouvement politique en France qui pense que la solution à ces « dommages collatéraux » du développement économique et industriel est d’arrêter cette croissance, voir de décroître. Ils pensent qu’il n’est pas forcément obligatoire d’avoir tous un téléphone portable, le dernier écran plasma, de consommer autant.

Cette idée me plaît bien, je ne savais pas que ça existait. Pour moi, il faut arrêter le développement de l’île. Par exemple, on a pas besoin de tous ces bonbons pleins de sucres, ça rend fous les enfants d’avoir autant de sucre dans le sang. C’est idiot, alors qu’on a plein de fruits exotiques délicieux sur l’île. C’est gratuit et c’est beaucoup plus sain. L’île est encore « soutenable » pour le moment. Si je veux, je peux aller lancer un filet dans lac, cela nourrira ma famille et je pourrais avoir quelques sous en plus. Bien sûr, j’aimerai avoir plus d’argent pour voyager, pour permettre à ma famille d’avoir plus de confort, mais pas au détriment de mes enfants et petits enfants. Au moins ici on a pas faim, pas comme à Granada ou Managua ou on voit des gamins dans la rue quémander de la nourriture.

Seb à la lagune de Chaco verde

 

Nous finirons tout de même la discussion de manière bien plus légère, notamment sur la réputation des français à l’étranger… Mais pour ça, il faudrait un article à part entière !


A propos Seb

Jeune homme bien sous tous rapports aimant manifestement voyager. Accessoirement, entre deux voyages, je tente de sauver le monde en bossant comme animateur d'un réseau d'éducation à l'environnement. Heureusement, je suis pas tout seul, parce qu'il y a du boulot !

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