Il fait nuit. J’ai 22 ans. Nous atterrissons à Dakar. C’est la première fois que je prends l’avion, première fois que je quitte l’Europe.

Première sensation en descendant sur le tarmac, il fait chaud ! Deuxième sensation en entrant dans le hall, c’est un joyeux bordel. Les gens se bousculent, on m’interpelle pour prendre un taxi, pour porter mes bagages, pour changer de l’argent alors que je n’ai pas encore franchi la douane.

La pression s’accentue quand nous sortons de l’aéroport, mes camarades semblent pris dans le même flot que moi, leurs regards un peu perdus et amusés en même temps en disent long.

Un joyeux bordel en guise d’arrivée

Yaya nous repère vite, faut dire, c’est pas difficile quand on est un groupe de jeunes toubabs (d’occidentaux). Il nous fait grimper dans un taxi en écartant sans ménagement les autres chauffeurs ou porteurs à proximité.

Taxi sénégal

Nous filons (bien trop vite à mon goût) dans la nuit vers la péninsule Dakaroise, direction banlieue nord, quartier des parcelles assainies. Nous ne voyons pas grand-chose sur le trajet, tout juste nous apercevons sur les bas côtés de petites maisons en tôles ou en parpaings bruts.

toits dakar
Les toits de Dakar dans le quartier des parcelles assainies

 

Nous arrivons dans les faubourgs de Dakar, la circulation se fait plus dense, plus chaotique malgré l’heure tardive. Les ruelles faiblement éclairées semblent étonnement animées, joyeuses. La musique se fait entendre à chaque coin de rues, des chants religieux pour la plupart.

Car rapide
Bus dakarois dit « car rapide » !

Nous sommes vendredi, et le vendredi c’est le jour de la grande prière pour les musulmans qui constituent 80 % de la population. Notre hôte nous l’apprendra un peu plus tard dans la soirée. Pour le moment, nous découvrons ébahis cette effervescence a priori normale.

Nous comprenons tout de suite que la vie se déroule dans la rue ici, pas dans l’intimité des foyers. De nombreux petits réchauds à gaz éclairent le pas des maisons. Des hommes sont assis autour, préparant avec concentration le thé qu’ils boivent sans modération.

La teranga : la tradition de l’hospitalité selon les Sénégalais

Nous arrivons à l’école dans laquelle nous allons passer plus d’un mois pour retaper des salles de classe, faire du mobilier. Nous avons récolté avec des amis quelques milliers d’euros en vendant des tee-shirts maison, des bouquins, en demandant des subventions à la ville. Pas question pour nous de venir donner des cours ou des conseils à cette ONG locale sur comment elle doit récupérer les enfants pour les scolariser. Nous voulons simplement venir, découvrir, écouter, comprendre et donner un petit coup de main si possible.

cour sénégal
Quelques jours plus tard dans la cour de l’école

Après un accueil plus que chaleureux du directeur de l’ONG et quelques professeurs, nous sommes invités à prendre le repas dans la cour de la petite école. Tout le monde se plie en quatre pour nous mettre à l’aise. Maman Coly nous apporte un énorme plat fumant à l’odeur alléchante, très particulière. C’est le plat national, le tiep bu dien (littéralement riz et poisson en wolof).

plat cuisine tieboudiene

Pas facile de faire fi des cafards longs comme mon pouce pour le moment, mais je sens déjà qu’ils feront très vite partie du paysage et ne nous importunerons pas plus que ça. Nous mangeons avec entrain, tous dans le même plat, avec une cuillère pour certains, à la main pour faire comme nos hôtes pour d’autres. Mais nous sommes vite rappelés à l’ordre : si tu manges avec les mains, seulement de la main droite ! L’autre, elle sert pour les besoins. La promesse d’une nouvelle aventure très prochainement…

Il est déjà presque minuit, après ce bon repas, ce voyage en avion et ces premiers instants riches en émotions, nous sommes ravis de découvrir l’endroit où nous allons loger : une salle de classe avec 6 matelas en mousse. Ce n’est pas le luxe, mais avec les moustiquaires, nous ne seront pas embêtés par les bébètes volantes et rampantes.

Nous reprenons nos esprits et nous préparons à nous coucher avec la promesse d’une journée très riche en émotions à venir. C’est exactement à ce moment que commencent à résonner le son des djembés et sabars…

Là, ce n’est pas un ou deux djeuns avec des dreads en train de s’amuser sur la plage, mais bien une dizaine de musiciens sous les fenêtres de notre salle de classe, dans la rue, à bientôt une heure du matin !

Une cérémonie Baye Fall en pleine rue en guise d’accueil

Évidemment, nous nous levons et sortons voir ce qu’il se passe. Cette scène restera gravée à jamais dans ma mémoire.

Un barnum a été monté dans la ruelle, sous ce barnum les musiciens qui battent leurs instruments à un rythme soutenu et très répétitif. Devant eux, une trentaine de danseurs habillés en blanc, torses nus pour les hommes. Leurs habits sont très élimés, leurs visages marqués. Ils sont déjà en sueur et complètement absorbés par la musique.

Les passants qui observent nous expliquent que ce sont des baye fall, une branche de la confrérie des mourides, mouvement religieux lié à l’islam. Ils vivent dans le dénuement le plus total, leurs seuls revenus viennent de l’aumône qu’ils reçoivent lors de cette cérémonie, le majjal, auquel nous avons assisté par hasard.

Ils suivent les préceptes de Mame Cheikh Ibrahima Fall, fondateur du mouvement. Certains danseurs s’écartent du cercle et nous affirment que ce dernier était invincible et aurait résisté à plusieurs blessures par balle.

Eux mêmes se considèrent comme invincibles et ils vont nous le prouver ! La musique continue son même rythme lancinant, les danseurs semblent comme en transe et s’arment bientôt de gourdins en bois d’un diamètre impressionnant.

Régulièrement, chaque danseur vient attraper le gourdin, le balance de gauche à droite, puis le soulève au dessus de la tête pour le faire frapper violemment dans son dos. Le bruit de l’impact est impressionnant, mais les danseurs ne bronchent pas et répètent l’opération à de nombreuses reprises.

Certains finissent même par prendre des parpaings et se les briser sur le dos.

Pendant ce temps, des baye fall viennent nous offrir leur boisson fétiche, le café touba. Un café préparé façon filtre, mélangé avec du piment noir. En échange de cette boisson, une pièce est bienvenue.

La scène se poursuit jusque tard dans la nuit, quasiment jusqu’à l’appel du muezzin pour la première prière, à cinq heures du matin.

Ces premières heures au Sénégal furent d’une intensité extrême pour moi. Tout était nouveau, les sons, les odeurs, la manière de s’exprimer, la chaleur dans les corps et dans les gestes, le contraste avec mon mode de vie habituel d’un point de vue matériel, culturel, social…

Sur les toits de Dakar

12 ans après, je crois pouvoir affirmer que c’était mon premier shoot de voyage, et que les doses suivantes, administrées pour retrouver cette sensation n’ont jamais réussies à atteindre ce paroxysme. Voilà comment je suis devenu accroc…

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