Grâce à quelques infos précieuses d’autres voyageurs, nous avions appris au Pérou que le carnaval d’Oruro (il paraît le deuxième plus grand d’Amérique du sud après celui de Rio) allait se tenir dans la période ou nous devions être dans les parages. Heureux hasard que nous décidons de ne pas laisser échapper.

Comme tout grand événement, il est bien sûr conseillé de s’y prendre à l’avance mais pour ceux qui nous lisent un minimum, vous vous doutez bien que ce n’est pas tellement ce que nous avons fait.

A la Paz, nous allons à la pêche aux infos pour savoir quelles sont les possibilités pour se rendre à Oruro (dans quelques jours). Pour les hébergements, tout le monde nous dit que cela risque d’être très compliqué ou très cher, idem pour les places dans des tribunes. Ne voulant pas rater l’événement, on part se renseigner dans des agences pour voir ce qui est proposé.

On ne vous le cache pas, les tarifs sont exorbitants (pour la Bolivie) mais au moins, on a un transport, hébergement et place en tribune réservés. On hésite un peu et puis flûte, c’est pas tout les jours non plus. J’ai vraiment pas envie de louper ça.

Mais qu’à de particulier ce carnaval ?

 1 – C’est le plus grand événement culturel de toute la Bolivie, des danseurs et musiciens viennent de toutes les régions du pays et investissent beaucoup de temps et d’argent pour avoir le privilège d’y participer

2 – Il est inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco

3 – C’est un formidable exemple du syncrétisme entre cultures andines rendant hommage à la Pachamama et catholicisme

4 – La profusion des costumes riches en couleurs et représentant des personnages originaux est hallucinante

carnaval oruro

Comme bien souvent en Bolivie, l’arrivée sur un nouveau lieu se mérite ! A chaque transport en bus que nous avons fait, nous avons du doubler le temps initialement annoncé. Nous avons sûrement manqué de chance mais quand même, prévoyez large si vous vous déplacez dans ce pays.

C’est donc après 6h de bus sur un chemin chaotique (pleine période de travaux!) que nous arrivons dans nos pénates. Une chambre simple dans un immeuble encore en construction, une salle de bain partagée avec une porte qui ne se ferme pas et remplie de poussière … c’est spartiate mais on nous avait prévenu. C’est sûr que la qualité n’est pas au rendez vous par rapport au prix de la nuit mais on s’en fout car l’ambiance se passe ailleurs… ah les joies de l’offre et de la demande !!!

Arrivée en pleine nuit, complètement affamé nous descendons pour sentir l’ambiance naissante et surtout trouver de quoi manger. On ne tardera pas à trouver un restaurant de grillades qui nous pourvoira d’une immense assiette de viande en tout genre déposé sur une tonne de riz gluant et frites. On passe notre tour pour la spécialité de riz mais on dévore la viande qui est excellente. On ne fait pas de vieux os pour préserver nos forces pour le carnaval qui démarre réellement le lendemain. On sent cependant les prémices de la fêtes, les rabatteurs vendent les dernières places de tribunes au marché noir, quelques stands d’accessoires carnavalesque s’installent …

L'accessoire incontournable du carnaval : la bombe de mousse !
L’accessoire incontournable du carnaval : la bombe de mousse !

Le lendemain nous avons rendez vous assez tôt pour rejoindre nos places en tribune et commencer à profiter du spectacle.

Il ne faut pas être très regardant sur les installations qui ne paraissent pas d’une solidité à toute épreuve et il est un grand atout d’être petit car les places sont riquiqui. En gros, vos genoux prennent appui sur le dos de votre voisin de devant !

Des vendeurs bien malins, proposent pour trois fois rien de petites plaques de polystyrène pour soulager son popotin. On ne résiste pas mais on se les fait chourer à la première minute d’inattention. Qui va à la chasse perd sa place !

Un peu d’histoire ! Quand la pachamama devient vierge marie

A l’origine, le carnaval d’Oruro était une célébration en l’honneur d’Ito vénéré par le peuple Uru. Lorsque les Espagnols ont pris le contrôle de la ville au XVII e siècle, ses festivités ont été interdites. Pour contourner ses restrictions, les indigènes ont masquer les représentations des dieux andins derrières des icônes chrétiennes. Son déroulement avait alors lieu durant la chandeleur.

Ce carnaval va évoluer au fil des siècles. Peu à peu, une danse s’impose  … la diablada.

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Danseuse de la diablada

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Cette danse est l’illustration de l’affrontement entre le mal (représenté par des danseurs aux costumes de diables) et le bien (les danseurs en costume d’ange) dont le chef de file est l’archange Saint Michel.

D’autres danses traditionnelles de toute la Bolivie complètent les cortèges : Caporales, Kantus, Kullawada, Llamerada, Morenada, Potolo, Pujllay, Suri Sikuris, Tinku, Tobas et Waca Waca.

En tout, 28 000 danseurs et 10 000 musiciens (oui, ça fait du monde) défilent pendant plus de 20 h sur les 4 km du parcours.

Cette procession a pour but de célébrer la vierge de la Candelaria del Ssocavon (vierge de la bougie de la mine) et s’achève dans la cathédrale de la ville qui lui est consacré. Pour parcourir les derniers mètres qui mènent à l’autel, danseurs et musiciens avancent à genoux en priant.

La procession est accompagnée par quelques voitures richement ornées d'objet en argent
La procession est accompagnée par quelques voitures richement ornées d’objet en argent

Le défilé commence … rencontres avec de drôles de personnages

Lorsque nous apercevons les premiers groupes de danseurs, portant fièrement l’étendard de leur région nous sommes tout de suite séduit par l’extraordinaire complexité des costumes portés. Richement brodé, bariolés,ils représentent des créatures étranges. Même si certaines typologie de costumes reviennent fréquemment, les costumes restent unique et il suffit d’être très attentif pour se rendre compte qu’à l’intérieur même d’un groupe, même si les costumes paraissent similaires, chacun est en fait une pièce unique.

Des heures de travail et un investissement financier colossal pour les participants. Les costumes les plus élaborés peuvent peser près de 30 kilos et nous font complètement oublié que sous ces carapaces se cachent en fait des hommes.

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Oui on se laisse assez rapidement prendre dans le tourbillon de cet univers et on imagine réellement que ce sont des petits diables, des ours géants, des femmes à cornes et yeux immenses qui nous fixent de leur regard artificiel et pourtant si expressif.

La plupart des danseurs portent des masques.

C’est parti pour une morenada

La morenada est après la diablada une des danses les plus présentes à Oruro. Les danseurs rendent hommages aux travailleurs de la mine. Plusieurs personnages appartiennent à cette danse :

Le majordome portant une barbe, une redingote et une pipe. Son costume en or et argent manifeste de son rang luxueux

En mouvement, voilà ce que cela donne !

Le Turril reconnaissable à son costume en forme de tonneau de vin qui fait référence à ceux portés par les esclaves africains.

Danseur de morenada, personnage du terril
Danseur de morenada, personnage du terril

Les cholas, femmes de traditions andines qui portent la robe traditionnelle à trois volants d’inspiration espagnole, un châle bariolé sur le dos, un chapeau melon en feutre noir (le bombin) et deux interminables tresses réunis par un accessoire appelé tullma en laine de lama, alpaga ou vigogne.

Cholas tradionnelles
Cholas tradionnelles

Modernité oblige, certains cholitas ont vu la longueur de leur robes raccourcir drastiquement avec les ans.

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Cholas modernes

A moins que ce soit une llamerada ?

La llamerada est aussi bien présente, cette danse d’origine aymara fait référence à la culture de l’élevage de llama dans l’altiplano. Les danseurs reproduisent les gestes des bergers en faisant claquer leur fronde et en soufflant dans leur sifflet.

Il serait difficile de décrire toutes les danses mais une dernière pour la route : celle des caporales. Elle a pour thème principal celui de la séduction. Les hommes font tinter les grelots de leurs bottes et frappent fort les instruments qu’ils tiennent en main. Les femmes jouent des hanches pour les séduire. Cette danse est aussi l’expression de la discrimination subit par les esclaves noirs de Bolivie. Le caporal est en effet le chef à la tête d’un groupe d’esclave. Ses sauts, la course et les coups de sifflet sont là pour rappeler son autorité.

Une autre danse étrange a même été testé par Seb lui même, moins sexy que celle des caporales. Heureusement que le ridicule ne tue pas !

Et pendant ce temps c’est la guerre dans les rues !

Oui, c’est sûr le spectacle est tellement captivant qu’on pourrait en oublier d’aller se balader dans les rues pour tâter l’ambiance. Déjà dans les tribunes c’est pas mal, armé vous d’un poncho si vous tenez à vos vêtements, car les jets de mousse fusent de toute part. Et ai-je besoin de préciser que les gringos sont des cibles de choix ?

Le calme avant la tempête mais on protège quand même nos têtes
Le calme avant la tempête mais on protège quand même nos têtes

Dans la rue, idem pour la mousse à laquelle s’ajoute les pistolets à eau de tout gabarit. Pas moyen de se balader tranquillement à moins de guetter les mômes et de ne pas leur tourner le dos.

Notre technique pacifiste pour éviter de s’en prendre plein la face ?

Repérer les futurs agresseurs (tout ceux qui ont en main une bombe de mousse ou un projectile rempli d’eau)

Les suivre du regard en mode je t’ai repéré tu vas pas me la faire. Avoir des sourcils expressifs peut faire la différence. Ne lessiner pas sur le regard de gros dur. Si vous sentez que le gars n’a pas compris ou que vous êtes totalement parano …

Retourner vous lorsque vous lui tourner le dos pour vous assurer qu’il a bien compris que vous êtes pas une brêle. A ce moment là, il sera sûrement en train d’armer son engin mais se retrouvera un peu con. Un petit « No, no » suffit à réduire à néant le peu de témérité qui lui reste.

Ou sinon vous vous la jouez en mode rambo, vous vous munissez d’un armada de bombe de mousse, vous revêtez un poncho et vous faites tout péter !!!

On a quand même vu une touriste pleurée tellement elle en avait ras le bol de se faire asperger. Mais je vous rassure, l’ambiance reste bon enfant, faut juste être un peu joueur.

Pour saisir le cœur du carnaval, on vous conseille d’aller vous balader dans le centre, dans les petites rues, là ou il n’y a pas de tribunes. Vous ne serait jamais plus près des danseurs et des stands genre fête foraine.

Sans oublier d’aller saluer la vierge del socavon, c’est quand même à cause d’elle qu’il y a un tel barouf.

Ce carnaval a été vraiment une expérience magique pour nous mais il m’ait impossible de ne pas parler du tragique accident qui s’est déroulé durant le défilé. Une passerelle reliant les deux côtés de l’avenue principale s’est écroulé sous le poids de la foule.

Plusieurs musiciens sont morts et des spectateurs ont été blessés. Après ce drame, le défilé s’est arrêté et nous n’avons pu que constater la tristesse des danseurs et musiciens. Parmi les spectateurs, de l’empathie mais aussi quelques personnes qui criaient que le spectacle devait continuer malgré tout. Difficile de faire l’abstraction de ses vies perdues.

Le dimanche, le défilé à repris, le cœur gros, les visages tendus, les milliers de danseurs et musiciens ont continué.

Je salue leur courage.

Les jours suivants, sur les réseaux sociaux, d’autres voyageurs mentionnaient leur expérience à Oruro sans faire aucune référence à l’accident. Cela m’a mis en colère.

Je dédis cet article aux musiciens décédés ce jour là et à leurs familles.

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Oruro

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