Après avoir visité les parcs nationaux de Forillon et de Gaspésie, nous nous sommes dirigés vers la réserve faunique de Matane. Un espace naturel géré très différemment d’un parc naturel, où la chasse est réglementée et l’intervention de l’Homme plus directe. Pour autant, la biodiversité est souvent aussi importante, voir davantage. C’est notamment le paradis de l’observation de l’orignal. Paradoxal ?

En préambule : notre rapport à la nature, une différence culturelle majeure entre l’Europe et le Canada

Au Canada, et notamment en Gaspésie, la nature est omniprésente et le rapport à celle-ci très différent de ce que nous connaissons en Europe. Nous étant éloignés d’une nature réduite à sa portion congrue, nous la voyons moins comme une ressource que comme un lieu de loisirs. Notre rapport à la chasse en est une illustration parlante. Si en Europe on chasse surtout pour le loisir, à la recherche de trophées, c’est surtout pour se nourrir qu’on chasse au Québec. Pour preuve, certaines espèces au Canada ne sont chassées que par des européens, ces derniers se contentant de chasser du gibier possédant une viande de très bonne qualité, alors que des européens traversent l’Atlantique pour chasser des trophées à remporter chez eux, comme l’ours.

Si je ne suis de manière générale pas un grand adepte de la chasse (c’est le moins qu’on puisse dire…), j’ai une compréhension bien plus facile pour l’approche utilitaire, à savoir chasser pour se nourrir que pour le loisir. J’ai beaucoup parlé avec un ranger de la réserve faunique de Matane qui m’informait de cette différence culturelle. A priori, la chasse est très répandue au Canada et beaucoup vous dirons que c’est culturel, ancré dans la tradition canadienne. Mais à vrai dire, ce n’est pas le cas selon ce ranger. C’est en fait assez récemment que la chasse s’est démocratisée, avec la fin progressive de la privatisation des terres et la mise en place des forêts domaniales, des réserves et parcs. Il subsiste encore des pourvoiries, mais bien moins nombreuses et étendues qu’auparavant.

Ce voyage m’a fait réfléchir sur la chasse et notre rapport à la nature. Est-il moins « humain » d’aller prélever dans la nature un animal sauvage ou d’en élever d’autres dans les conditions qu’on connaît, avec les conséquences sur notre environnement ? Tout est une question de contexte, d’approche, et de durabilité. Pour ma part, je fais le choix de manger le moins de viande possible, mais cela ne résout pas totalement la question qui reste ouverte.

lac matane - réserve faunique

La réserve faunique de Matane, quand l’Homme cherche à réparer son impact

Parti seul découvrir la réserve faunique de Matane, je souhaitais approfondir ma connaissance du lieu, mieux le comprendre. Connaître les tenants et aboutissants de cette gestion particulière d’un lieu naturel. Venant du domaine de la protection de l’environnement, avec cette culture très française du protectionnisme à tout crin, j’étais forcément curieux de voir ce qu’une approche davantage tournée vers la « gestion des ressources » naturelles pouvait donner.

C’est à dire, pour résumer de façon grossière, conjuguer exploitation forestière, chasse, pêche, tourisme et biodiversité. Un pari qui semble bien audacieux, voire même antinomique selon mes références culturelles.

C’est pourquoi cette petite randonnée d’interprétation dans la réserve de Matane avec un ranger s’est avérée passionnante.

D’une part, j’ai pu en apprendre davantage sur l’écosystème de la région, la faune et la flore spécifique. Notamment d’étonnants coquillages qu’on ne trouve qu’ici, les castors, les orignaux, les cerfs, etc.

Mais rapidement, nous avons dérivé notre conversation sur la gestion d’un tel espace. Les imbrications de chaque élément d’un écosystème, les impacts parfois imprévisibles d’une action sur un milieu. Par exemple, les orignaux se sont avéré être en grande surpopulation dans la région pendant des années. La conséquence, ce sont des sous bois qui sont surbroutés avec des arbres « nettoyés » jusqu’à deux mètres de hauteur. Soit, et alors ? Pourrait-on se demander. Le soucis, c’est que cette surpopulation a des conséquences très importantes sur les oiseaux nichant au sol par exemple ou bien empêche les jeunes arbres de pousser et de remplacer les vieux arbres etc.

jaseur boréal
Un jaseur boréal, espèce emblématique de la réserve

Ok, mais pourquoi cette surpopulation ? Si les raisons ne sont pas tout à fait identifiées, ce qu’on sait, c’est que ce n’est pas à cause du manque de prédation. Il semblerait que ce soit lié à une surabondance de nourriture, probablement liée à l’exploitation forestière. La forêt étant régulièrement coupée, on créé des clairières plus nombreuses que naturellement, avec plus de jeunes pousses dont se nourrissent les orignaux. Sauf qu’après une période de croissance de la population, les orignaux meurent de faim en hiver…

La population d’orignaux est aujourd’hui davantage contrôlée et la forêt reprend peu à peu des couleurs. Mais cela ne règle pas le soucis créé par l’exploitation forestière… Bref, petite démonstration édifiante des imbrications entre nos actions et leur conséquences quand on intervient sur le milieu naturel.

Pour autant, force est de constater que la liberté accordée à ce genre de gestion a permis de compenser dans bien des cas les catastrophes causées par les interventions humaines des deux derniers siècles. Résultat, là où on ne peut qu’observer le déclin de nombreuses espèces dans les parcs nationaux, les réserves tentent d’intervenir pour enrayer le déclin et maintenir un équilibre satisfaisant entre biodiversité et intérêts économiques. Deux approches totalement différentes et qui se veulent complémentaires.

A la rencontre de l’orignal, un safari photo au crépuscule dans la réserve faunique de Matane

Après cette entrée en matière passionnante, place à l’observation des orignaux, la raison première de ma venue dans la réserve faunique de Matane.

J’avais lu que c’était un des lieux les plus propices à l’observation des orignaux en Gaspésie avec le parc national de Gaspésie non loin de là. Mais l’approche ici est différente, puisque pour se donner un maximum de chances d’observation, c’est à bord d’un minibus que le safari se fait, en présence d’un guide au talent très spécial…

Nous partons en toute fin d’après-midi, alors que la lumière commence à décliner. La raison est très simple, les orignaux n’aiment pas du tout la chaleur et sont assez craintifs. Ils attendent donc le soir et les températures plus clémentes pour sortir des fourrées et aller brouter sur les terrains plus ouverts.

Nous explorons donc les différentes routes en terre de la réserve, à l’affût de la moindre silhouette, notre guide nous renseignant de manière très précise sur la biologie et le comportement des orignaux. Nous bénéficions d’ailleurs d’un superbe coucher de soleil ce soir là. Nous sommes avisés qu’a tout moment nous serons susceptibles de faire le silence complet. Les orignaux sont très sensibles au bruit.

Après deux heures sans le moindre orignal, certains commencent à baisser leur vigilance. Il fait chaud ce jour là et il nous faut attendre que la température baisse encore. Nous prolongeons donc alors qu’il fait presque nuit.

C’est aux dernières lueurs que deux silhouettes apparaissent droit devant nous sur le chemin. Deux femelles orignal, têtes tournées vers nous. Le guide éteint de suite le moteur, demande le silence et commence à entonner des cris bien singuliers. Sa spécialité ? Communiquer avec les orignaux !

Après 30 ans d’observation, il a pu apprendre de leur comportement et sait parfaitement imiter leurs cris de ralliement. Les cris dépendent du sexe, de l’age, de la saison, du contexte… Tout un art que très peu de gens maîtrisent.

La scène est assez surréaliste. Imaginez 10 personnes dans un van, faisant un silence total, une personne imitant des cris d’orignal. A quelques dizaines de mètres, deux orignaux curieux qui regardent vers nous. Ils commencent alors à s’approcher de nous, intrigués de savoir où est l’orignal qui se cache dans cette voiture. C’est un lien bien singulier qu’arrive à tisser ce guide emblématique de Matane. Il arrive parfois même à les faire approcher à quelques centimètres du véhicule, il est alors possible de descendre du véhicule pour admirer les orignaux à seulement quelques mètres, sans qu’ils soient craintifs !

Je triche un peu avec cette photo… Elle a été prise dans le parc national de Gaspésie et non dans la réserve. Il faisait trop sombre pour avoir une photo potable.

Nous recroiserons à partir de ce moment plusieurs autres orignaux, principalement des jeunes, moins craintifs que les adultes, en particulier les grands mâles qui restent à bonne distance et ne se laissent pas amadouer par les appels. C’est d’ailleurs cette méfiance qui les maintient en vie, les chasseurs usant des mêmes ruses avec plus ou moins de succès dans cette même réserve. Mais pas de panique, l’observation en safari photo ne se fait pas en période de chasse… L’été, la chasse n’est pas encore ouverte, seulement la pêche et c’est un public différent qui vient selon les saisons.

Je reste donc marqué à plusieurs titres par cette expérience, par la prise de conscience de certains aspects liés à la gestion des espaces naturels. Ces équilibres à trouver entre activités économiques, restauration des milieux, protection de la biodiversité sont décidément bien complexes. Marqué aussi par cette rencontre très spéciale entre l’Homme et l’orignal, avec une vraie communication qui s’est établie. De quoi continuer à alimenter notre réflexion sur notre lien à la nature ! Un sujet qui n’a pas fini de nous passionner.


Guide pratique – visiter la réserve faunique de matane

Comment se rendre à la réserve faunique de Matane ?

Pour aller à la réserve faunique de Matane, il vous faut d’abord rejoindre la ville de Matane située sur la route 132 en Gaspésie. Ensuite empruntez la route 195 jusqu’à La John. L’entrée est ensuite indiquée.

Où dormir près de Matane ?

Il est possible de loger dans la réserve faunique de Matane, des emplacements de camping et des chalets sont proposés à la location. C’est probablement le mieux, car pour se rendre au cœur de la réserve, il y a pas mal de route (non goudronnée). Il n’y avait plus de place, donc nous logions dans la ville de Matane, mais il faut compter 40 minutes de voiture jusqu’à l’entrée de la réserve, plus une bonne demi heure pour rejoindre le point de rendez-vous, à savoir le lac Matane, ou même une heure pour l’étang à la truite (bureaux d’accueil, points de départ des différentes excursions).

Cependant, notre hébergement à Matane était vraiment très sympa et peut être une excellente base pour explorer la région, notamment la côte. Nous étions à l’auberge de jeunesse du manoir des sapins à Sainte Félicité. Un très bel hébergement en bord de mer, avec un jardin et une ambiance très sympa. Les propriétaires proposent des repas collectifs et les relations entre les locataires se font très facilement.

Nous étions en famille, et tout était fait pour bien accueillir les enfants, mais il y avait vraiment un beau mélange générationnel et culturel. Un adresse qui plus est économique que nous recommandons chaudement !

Renseignements et réservation

Tarifs de la réserve faunique de Matane (camping, logement, pêche…)

L’accès à la réserve est gratuit. En revanche, pour faire du camping dans la réserve de Matane, pêcher ou faire des excursions, c’est bien sûr payant.

Le camping varie de 23 à 35 dollars selon l’équipement et la saison.

Les campements ou chalets de 92 à 167 dollars selon la capacité (de 6 à 9 personnes).

Il est possible de louer des kayaks et canots, motorisés ou non.

Concernant les tarifs des permis de pêche ou chasse, ce n’est pas notre truc alors nous vous laissons consulter le site de la SEPAQ qui gère la réserve si vous êtes intéressé.

Que faire dans la réserve faunique de Matane ?

  • Randonnée : le sentier international des Appalaches passe dans la réserve (attention aux restrictions en période de chasse). Mais il y a également un réseau de sentiers à explorer à la journée
  • Kayak : plusieurs dizaines de lacs parsèment la réserve, ainsi que deux rivières, de quoi se faire plaisir
  • Vélo (location possible à l’accueil)
  • Canyoning (accompagné par une agence spécialisée)
  • Safari à l’orignal : observation en mini-bus à la tombée de la nuit (37,50 $ par adulte, 3-4h)
  • Observation de l’ours noir : je suis plus réservé sur cette activité, car elle implique le nourrissage des ours et peut donc conduire à modifier leur comportement, même si les rangers semblent pratiquer cette activité de manière raisonnée
  • La nature des chics chocs : balade d’interprétation du milieu naturel, accompagné par un guide de la réserve (12,50 $ par adulte, 1h30)
  • Ski hors-piste : en hiver bien sûr !

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